Qui l'eût cru ?

 

 

 

Qu'en 2011, à l'heure de Facebook et Twitter, des tablettes et du Kindle, de la réalité virtuelle ou augmentée, le summum de la branchitude créative viendrait de notre bon vieux papier. Découpé, collé, graffé, agencé, le Paper Toy lui redonne une nouvelle adolescence.

25  millions d'occurrences sur Google pour « Paper Toy », 53  millions pour « origami », des milliers de blogs ou sites web sur le sujet, des millions d'adeptes, d'artistes et de performeurs dans le monde qui conçoivent, créent, plient et collent. Mais aussi, et c'est là que le monde moderne est passionnant, qui échangent leurs idées, créations, « patrons », et leur passion, à travers les réseaux sociaux et les blogs.

Nous, on a trouvé ce phénomène plus amusant que de longs poncifs, pour parler de la sempiternelle convergence des médias, des enjeux du « multicanal », des mérites comparés du «matériel» et du « virtuel », de la mort ou pas du papier, etc.

Alors on a créé les Gunnies, gentils êtres de papier, et on leur a donné une âme et une vie sur internet.

Munissez-vous de ciseaux et de colle, et faites connaissance avec Isy Cureuil, voyageur inaccompli et poète intempestif, Gunièvre du Parcgiron, bel esprit des Lumières au temps d'internet, et Augustin Tempestifs, marin irlandais resté au port. Ici ou sur Facebook, écoutez leurs 1001 histoires!

Et puis surtout armez-vous d'imagination et de dextérité : créez votre Gunny à vous, donnez-lui personnalité et humeurs, inventez-lui une histoire, avatarisez-le sur Facebook ou sur www.cahiers-intempestifs.com/papertoybox, et mettez-le en contact avec ses nouveaux amis. Toute une communauté de Paper Toys qui dialoguent et échangent sur le web, c'est sonner l'armistice dans la guerre papier-internet!

Il y aura même des prix pour les Gunnies les plus beaux, les plus originaux, les plus amusants, etc !

Affirmons que la créativité, l'imagination et l'humour ne s'arrêtent pas aux frontières des supports utilisés, fêtons ensemble les noces du papier et du numérique.

 

Les 1001 messages d’Isy où le baiser volé d'un écureuil de papier

« La société hypermoderne se regarde avidement dans le spectacle qu’elle se donne à elle-même, c’est une société sur écrans qui met le monde sur écrans, prend l’écran pour le monde et se prend elle-même pour ce qu’elle a mis sur écran. »

 

Les réseaux sociaux, miroirs d’un monde où la visibilité semble être devenue l’impératif majeur, symbolisent fort bien cette société de l’exhibition et du voyeurisme centrée sur une théâtralisation de l’existence, et incarnent habilement la généralisation d’une forme contemporaine de panoptique.  À l’inverse des temps philosophiques de la caverne, «savoir» dans la société du web se revendique comme avant tout comme «voir». C’est la revanche de saint Thomas dans le glissement d’un monde dominé par la parole (pensée) à un monde contrôlé par les diktats du visible. Nombre de penseurs s’interrogent d'ailleurs aujourd’hui, à l’aulne des supports contemporains de ce regard – supports démultiplicateurs, instantanés, éphémères – sur l’effacement de la notion «d’autrui» et estiment que «présenter de soi des images», constamment, en quantité innombrable, sous peine de ne plus exister aux yeux de la société, est une quête sisyphéenne. Produire, sans répit, du «visible» au sein d’espaces de dialogues virtuels – dits d’ailleurs «non-adressés» – est, en effet, lu comme un écueil menant in fine à l’aveuglement de l’individu qui, à peu de frais, et inlassablement, se construit un moi virtuel plus conforme à ses désirs que son être réel.

Cependant, amplifier les résonances intimes de sa propre vie n’est pas étranger, toutes proportions gardées, à une certaine démarche créative. Aussi, loin des critiques stériles qui attaquent régulièrement notre hypermodernité et sa vacuité, nous ambitionnons, avec la Paper Toy Box, d'inviter à cette injonction prométhéenne à se « produire » soi-même, et à inventer, à partager entre internautes, un "voyage inaccompli".

En plus d'un coffret "physique" habité par 3 Gunnies, de sympathiques Paper Toys, et nombre d'accessoires imprimés liés au thème du voyage, l'originalité de la démarche est d'offrir l'accès, grâce au support papier, à une certaine "reconnaissance" sur le web.

Une réhabilitation de notre vieux papier, devenu ainsi summum de la "branchitude", à l’heure du “tout réseaux digitaux”, où les Papers Toys, versions contemporaines des pliages d’antan et des origami japonais, connaissent un engouement étonnant, frisant le phénomène de mode, notamment auprès d’une population jeune, créative, et dans les milieux du graphisme. Les réseaux sociaux servent ce phénomène, puisque ses adeptes se servent de blogs, Facebook et consors pour créer des plates-formes de présentation de leurs créations, des sites d’échanges de formes de découpes, des forums de discussion etc. A la requête “Paper Toys”, 22,5 millions de résultats google! Télécharger un modèle, l’imprimer pour ensuite le découper, le plier, le coller, et de surcroît le faire sien en customisant son corps de papier.

C'est dans l'optique d'allier les élans créatifs à une certaine théâtralisation de notre "hypermodernité"(théâtralisation à laquelle se prêtent parfaitement les règles collaboratives du Paper Toys), que nous invitons, parallèlement, d'une part chaque internaute qui le souhaite à imaginer, à faire vivre son propre Paper Toy, et convions, d'autre part, des artistes, auteurs, musiciens à exposer, raconter, ou étoffer musicalement, l'aventure imaginaire de sculptures de papier. Monstration à la fois virtuelle (site internet qui dévoile un musée des Paper Toys, des animations en réalité augmentée, des galeries de photos collaboratives ouvertes à tout internaute, un espace d'expérimentation artistique qui réunit  artistes confirmés comme jeunes talents...) mais également exposition tangible (au sein de la Paper Toy Box, d'une galerie d'exposition, et d'un concours avec dotation...).

Surfant ainsi sur la fureur que les Paper Toys suscitent sur le web, ce versant collaboratif où chacun sera amené à créer physiquement sa sculpture de papier et à la faire vivre virtuellement, est une invitation à revisiter les codes de ce nouveau « graphe social » (son aspect collaboratif, son recours à l’humour ), mais, cette fois, à l'initiative du papier et de ses dispositions propres à "supporter" avec brio la littérature, les arts plastiques, nombres d'arts appliqués, et toute forme de créativité.

Partager son Paper Toy sur Facebook sans se refuser le plaisir de rédiger une des cartes postales de la Paper Toys Box et de retrouver ainsi la sensualité de ce média ancien et sensible. Visiter un musée virtuel après avoir tourné les pages d'un livre retraçant l'art du pliage. Décorer son bureau des sculptures de papier que vous venez de couper/coller tout en suivant leurs aventures virtuelles sur votre écran d'ordinateur... n'est ce pas rejouer, avec jubilation, l'émergence du "multicanal", et rappeler avec humour que le papier demeure bien au cœur de notre modernité?

La thématique d'une telle convergence des média empruntera à Fernando Pessoa l'idée de son "Voyage inaccompli".  Isy Cureuil, notre personnage vedette, aura, comme but rituel «d’aller en quête de ports inexistants»). Étrange manie qu’avait le maître de l’intranquilité de créer, en secret, des hétéronymes (4 accéderont à la célébrité : Ricardo Reis, Alberto Cairo, Bernardo Soares et Alvaro de Campos). Présents quelque fois simultanément, et sous des styles différents, dans des revues de poésie (sans qu’on ne devine jamais, du vivant de Pessoa, le subtil montage de ses nombreux doubles littéraires) se critiquant mutuellement, discutant ensemble de problèmes poétiques. Quand Pessoa fit mourir le plus âgé de ses avatars, Alberto Cairo, ce fut alors Alvaro de Campos qui fit son éloge funèbre au cours duquel il regretta ouvertement que Fernando Pessoa fût absent lors de l’enterrement de leur maître ! « Nous avons tous deux vies, la vraie, celle que nous rêvons dans notre enfance et que nous continuons à rêver, adultes, sur fond de brouillard, la fausse qui est celle que nous vivons dans nos rapports aux autres. » L’auteur au patronyme déjà singulier – qui aurait pu ironiquement répondre « Personne » au Cyclope – nous dévoile une voie de navigation, celle de tous les rêves du monde, en compagnie, ici, d’avatars 320 grs auxquels les internautes, feront justement vivre toutes ces chimères. « Je fus, moi, créateur de tout… tout sentir de toutes les manières, tout vivre de toute part ».

Un "Voyage inaccompli" donc, sur les traces d'un écureuil en papier et de ses nombreux amis qui appartiennent pleinement à une société où Esse est percipi, mais dont les pérégrinations imaginaires de par le monde, nourriront leur intériorité de papier. Graphe social, voyage virtuel, agora, theatrum mundi, nouvelle cartographie des échanges, fai da te, créativité, musique des langues du globe, sont, entre autres, les "boarding pass" de ces avatars, pixel par pixel, point de colle par point de colle, coup de ciseaux après coup de ciseaux, pour ré-enchanter notre hypermodernité.

Isy Cureuil est comme Shérazade, il raconte chaque jour une histoire pour tenir l'internaute en haleine : gageons qu'il lui faudra moins de 1001 messages pour faire reconnaître du papier les qualités de cœur et d'esprit qui le sauveront à coup sur de sa mort trop souvent prophétisée! Et si, réitérer ainsi, avec humour, allégresse, légèreté, voire impertinence, notre fidélité au support papier peut, loin des discours lénifiants et moralisateurs, paraître à certains quelque peu "intempestif ", rétorquons leur à l'instar de Maupassant qu' "un baiser légal ne vaut jamais un baiser volé"